Être au plus proche de la scène afin d’en dégager la substance créatrice : telle était l’ambition de Roger Pic. Sa volonté de laisser une trace fait de son art photographique le reflet de l’acte scénique, et peut-être son prolongement.
Au début de sa carrière, dans les années 1950, le simple fait de photographier des représentations constituait un important défi technique. Lorsqu’il se lance dans la photographie, Roger Pic achète un ancien Rolleifleix d’occasion. Cet appareil reflex bi-objectif moyen format, probablement le modèle Rolleiflex Automat X à f/3.5 avec films 6 x 6, qui fut pendant de longues années le seul appareil de prise de vue de Roger Pic, présentait de nombreux inconvénients : il était impossible de lui ajouter des objectifs, et il ne permettait pas de faire de gros plans, obligeant le photographe à prendre la scène en entier. Si, avec sa grande distance focale, c'était l’un des seuls appareils qui autorisait les prises de vues sans flash dans des environnements peu éclairés sur les pellicules à faible sensibilité de l’époque, Roger Pic devait néanmoins pousser la sensibilité lors du développement, avec pour conséquence l’obtention d’un grain important. Les appareils de l’époque ne pouvaient donc pas répondre à toutes les attentes du photographe, contraint de trouver des alternatives.
En 1957, Roger Pic s’équipe d’un Leica série M et d’une gamme d’optique composée d’un grand angle et d’un téléobjectif avec long foyer (21 m/m au 40m/m). Au même moment, l’arrivée sur le marché d’émulsion rapide, de pellicules dotées d’une plus grande sensibilité et la fiabilité accrue des films 24 x 36 le poussent à utiliser ces films plutôt que du 6 x 6. Il peut ainsi travailler avec des lumières de scène plus intimistes en cadrant uniquement le visage d’une interprète ou d’un danseur, tout en étant situé dans une loge.
Le développement est une étape décisive chez Roger Pic qui se distingue en cela des photographes d’agence tels que Bernand ou Lipnitski, souvent dépossédés de cette phase capitale de l’acte photographique. Privilégiant l’instantané, Roger Pic doit faire preuve d’une plus grande maîtrise technique. Le développement lui offre l’opportunité de réduire les erreurs et inconvénients liés à la prise de vue. Son travail est facilité par l'emploi des planches-contacts qui donnent, à moindre frais et dans un temps relativement court, un aperçu réaliste de l'ensemble de la pellicule et permettent ainsi de choisir les photographies à tirer à part. Le photographe les annote, cercle de rouge les clichés dont il souhaite réaliser un tirage et note, dans certains cas, des indications plus précises sur le recadrage ou la dimension du tirage.
La photographie couleur est peu représentée dans l’œuvre de Roger Pic. Dans le fonds des photographies d’opéras et de ballets entre 1959 et 1970 au Palais Garnier et l’Opéra-Comique, on dénombre 39 347 clichés négatifs noir et blanc et seulement 744 clichés sur films inversibles couleurs. Seuls 35 spectacles sur 151 ont été photographiés, du moins partiellement, avec des films couleurs (en moyenne 21 clichés couleurs par spectacle). Cette faible utilisation peut s’expliquer de trois façons. La première raison est financière : les films couleurs coûtaient très cher et obligeaient à multiplier les boîtiers photographiques. La seconde est d’ordre plus technique, la couleur posant des problèmes de rapidité d’émulsion et de stabilité des tons. Enfin, le film couleur, bien qu’il fût séduisant, n’intéressait ni la presse, les procédés d’impression ne permettant pas d’intégrer aisément la couleur, ni les producteurs de spectacles, désirant uniquement du noir et blanc.
La méthode de travail de Roger Pic est caractérisée par un souci d’exhaustivité. A l'image du ModelBuch de Bertolt Brecht, ce livre de référence qui avait pour fonction de rendre compte avec précision de tous les aspects d'une mise en scène, Roger Pic photographie aussi bien les décors que les maquettes de costumes, l’arrière-salle que le spectacle lui-même, sans oublier les coulisses et les répétitions. Le reportage qu’effectue Roger Pic pour Mère courage de Brecht en est l’exemple le plus frappant. Cet ensemble extrêmement important de photographies laisse deviner un souci du détail, un regard précis sur la mise en scène et le jeu des acteurs dans le but de retranscrire au mieux l’intention profonde de la création. En outre, la force du photographe vient de ce qu'il ne sacrifie jamais la qualité esthétique de ses photographies. Il s’attache à l’aspect documentaire, captant fidèlement la scène et le jeu des acteurs et des ombres, tout en invitant le lecteur à voir au-delà d'une stricte représentation du réel.
Roger Pic effectue en moyenne 260 clichés négatifs par spectacle, chiffre pouvant s’élever jusqu’à 1249 pour la première représentation de Carmen au Palais Garnier le 11 novembre 1959, en présence du Général de Gaulle. Ces photographies suivent la plupart du temps une même typologie. On y retrouve d’abord les photographies de répétition, quelques photographies posées en costumes, puis les photographies prises le soir de la représentation – souvent lors de la première, notamment quand il s’agit d’une création –, sans oublier les photographies d’après scène. Il produit également deux types de tirages positifs, tous en noir et blanc : des formats moyens sur papier souple légèrement brillant et des formats de plus grande dimension, ne dépassant pas les 30,3 x 24 cm, sur papier épais mat laissant apparaître un léger grain. Pour de nombreux spectacles, on retrouve pour un même cliché négatif un exemplaire de chaque tirage. On compte en moyenne 21 tirages positifs par spectacle.
Il effectue parfois des tirages différents de certains clichés en jouant sur le contraste et le cadrage. Sur de nombreux positifs, on peut voir des indications de format ou de recadrage, où sont précisées les parties à rogner. Dans le cas des photographies du Lac des cygnes, il procède à des détourages afin de faire ressortir le danseur ou la danseuse. Il pouvait ainsi retoucher ses photographies, même si ce cas reste assez isolé dans le fonds conservé à la Bibliothèque-Musée de l’Opéra. Une telle manœuvre était probablement destinée à la presse.
À l’Opéra, Roger Pic travaillait de manière quelque peu différente : il s’appuyait sur des assistants disposés à des endroits précis, souvent éloignés de la scène pour avoir un champ d’action plus grand. Régulièrement, son épouse se plaçait avec un appareil sur pied dans les premières loges de la grande salle. Ce dispositif lui permettait de se déplacer plus librement. Cela impliquait une bonne connaissance de la trame narrative et de la mise en scène du spectacle, ce qui supposait un important travail en amont des représentations : on trouve dans le fonds Pic des prises de vues de répétitions qui ressemblent, à quelques détails près, à celles des représentations. Roger Pic adopte souvent la prise frontale qui lui paraît adaptée à la scène fermée « à l’italienne » de la grande salle du Palais Garnier. Cependant, grâce à la légèreté de son Leica, il peut se déplacer et ainsi multiplier les points de vue et les angles de prises (latéral, plongée et contre-plongée). Il réalise plusieurs types de clichés. Quelques rares photographies prises de loin tentent de reconstituer l’ensemble de l’espace scénique. On en dénombre un pourcentage très réduit – moins de 3%. La majorité des photographies utilise un cadrage plus serré sur des zones de l’espace scénique clairement définies. C’est grâce au grand nombre de photographies que l’on peut reconstituer l’ensemble de la pièce avec fidélité. Les autres prises de vues sont des plans plus serrés sur les personnages pour capter la tension dramatique, le jeu des corps et des regards. Ces portraits d’acteurs respirent la spontanéité et font oublier tous les clichés posés, les regards fixant l’objectif et les sourires forcés.